![]() |
| autres liens à lire
![]() |
|
1945-1961
1945
c'est à un peu plus d'un mois d'intervalle la signature de
la Charte de
l'Organisation des Nations unies, prometteuse de paix, et l'holocauste
nucléaire d'Hiroshima
et de Nagasaki, c'est-à-dire le début de
l'âge nucléaire. Mais bien peu
de gens saisirent la terrifiante signification de la dite
maîtrise de
l'énergie atomique. La conquête de la nature
venait pourtant de
franchir un seuil qui mettait en danger la totalité de la
biosphère.
La Seconde Guerre mondiale a transformé les valeurs et les attitudes à l'égard des relations internationales, ce qui, à son tour, a profondément modifié les orientations de la protection de l'environnement. Avant même la fin de la guerre, des projets de reconstruction et d'aide économiques voyaient le jour, en particulier dans le nouveau cadre des Nations unies et de ses agences spécialisées (FAO, UNESCO, OMS ).
Pourvoir
aux besoins alimentaires et éliminer la famine
était l'une des
priorités immédiates de l'ONU sur le plan
économique et social.

Le redressement économique des pays industriels, la reconversion des industries d'armements passaient par la réalisation des plans d'équipement. Les Etats-Unis, avec leur plan Marshall, poursuivaient leur stratégie de guerre "en temps de paix" pour consolider l'Europe occidentale face à la menace communiste. Mais l'Europe elle-même sentait le besoin de se constituer en une communauté autonome, d'ou la création du Conseil de l'Europe en 1949, puis la constitution progressive de la Communauté économique européenne.
Après les conférences préparatoires de Bâle (juin 1946) et Brunnen (juin juillet 1947), la création à Fontainebleau le 5 octobre 1948 de l'Union internationale pour la protection de la nature (U.I.P.N.), avec le soutien du gouvernement français et de l'UNESCO, est un événement majeur, longuement espéré et attendu depuis cinquante ans.
C'était pour des précurseurs, comme P. G. Van Tienhoven, Harold Coolidge, Roger Heimet bien d'autres, la récompense de bien des efforts énergiques. La constitution hybride de l'UIPN, à la fois intergouvernementale et non gouvernementale, est un cas unique encore aujourd'hui.
Son but était de promouvoir la protection de la vie sauvage et du milieu naturel, l'information et l'éducation du public, la recherche scientifique et la législation, et de rassembler, analyser et diffuser les données.
L'UIPN était une organisation imaginative et visionnaire qui prévoyait les problèmes à venir tels que l'effet des produits toxiques ou de la consommation énergétique. Et pourtant elle manqua à la promesse contenue dans le préambule de sa constitution qui définissait la protection de la nature comme "la préservation de la communauté biotique du monde entier, c'est-à-dire le milieu naturel de l'homme, ce qui inclut les ressources naturelles renouvelables de la terre" (traduction libre a revoir en fonction du texte de la constitution de l'UIPN en français).
L'expression protection de la nature sous-entendait bien la conservation des ressources naturelles même si, les premières années de l'UIPN au moins, la plupart des naturalistes actifs ne se préoccupaient que de ce qui les intéressait, c'est-à-dire la sauvegarde des mammifères et des oiseaux.
Même si la fin de la guerre a laissé la place à cette reconstruction économique, elle n'a guère permis de réfléchir au véritable contenu humaniste et écologique de la paix: pour les zélateurs du "développement", enfin le monde appartenait à l'homme et il :pouvait en faire ce qu'il voulait grâce à la technique.
Le déclin des colonialismes, la décolonisation est alors un phénomène mondial, irréversible et décisif. Il fait apparaître sur la scène internationale un nouveau partenaire: le Tiers monde.
La guerre froide entre les deux Grands, l'apparition des guerres post-coloniales (Corée, Indochine, Afrique du Nord, Congo...) renforceraient en Europe l'exigence de redressement économique et de coopération, puis d'intégration européenne.
C'est dans ce contexte que le monde occidental s'est lancé dans un effort sans précédent d'évaluation et de maîtrise des ressources naturelles mondiales "au service du progrès", comme l'on disait.
C'est pourquoi la période 1944-1961 est l'époque du développement décisif des structures et des concepts de la conservation de la nature. La conservation de la nature n'est pas une science. C'est une discipline carrefour qui, pour sauver l'humanité d'un excès de science appliquée et surtout de compétition économique, fait appel aux connaissances les plus disparates, non seulement en matière de biologie et d'écologie, mais aussi d'économie politique, de droit, d'organisation administrative ou de sciences sociales. Sous l'étiquette, que beaucoup cherchaient à améliorer, de "protection de la nature" se retrouvaient ainsi des hommes les plus dissemblables par leurs origines, leur formation, leurs types d'activité.
Le naturaliste, aux séances de Salzbourg (septembre 1953) a côtoyé l'alpiniste épris de spectacles grandioses, le juriste du Naturschutz-Amt, l'administrateur d'un Touring Club comptant ses membres par centaines de milliers, ou celui de la petite société locale attachée à la protection d'un site déterminé.
A Bukavu (octobre 1953), de hauts fonctionnaires ayant la conservation dans leurs attributions se sont trouvés en contact direct avec des game wardens au teint halé et avec des biologistes multiples appartenances. Ces protecteurs de la nature, soucieux de justification et d'efficacité, ont eu de plus en plus tendance à faire appel à l'utilité de la nature. Ils comprenaient bien que les objectifs à long terme de la conservation ne pouvaient pas être tenus à l'écart des autres objectifs nationaux et qu'au mieux ils pouvaient devenir partie intégrante des plans nationaux de développement.
Durant son mandat de premier secrétaire général de l'UIPN, Jean-Paul Harroy, n'a cessé de percevoir des critiques sur cette appellation qualifiée de rétrograde de "protection de la nature" qui prit fin d'ailleurs en 1956 à Edimbourg où l'UIPN devint officiellement l'Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN).
Cette transformation importante, en grande partie sur la demande des Etats-Unis, témoigne d'une évolution dynamique où le terme anglo-saxon de "conservation" englobe désormais la protection intégrale des communautés naturelles stables et la gestion (ou l'aménagement) des habitats instables et de leur faune. La conservation des ressources a donc été associée à l'effort de développement, et ce de manière de plus en plus pragmatique, en rapport avec la croissance démographique et la crise alimentaire. Ce faisant les considérations esthétiques ont été minimisées et l'éthique de la conservation passablement oubliée.
Dans
les années cinquante et surtout soixante des
écologistes (comme Lee
Talbot, Guy Mounfort, Julian Huxley...) se sont mis à
voyager en
Afrique, en Asie et au Moyen-Orient pour effectuer des
enquêtes,
conseiller les gouvernements et rapporter en Europe et en
Amérique du
Nord les connaissances scientifiques permettant d'étayer
davantage les
politiques de conservation.
En Afrique les intérêts européens
avaient déjà produit les conventions de 1900 et
1933, lesquelles
préservaient la faune dans des zones
protégées. Tandis que les
administrations coloniales avaient librement défini et
imposé - pour le
meilleur ou le pire - leurs propres conceptions de la protection de la
vie sauvage sans tenir compte des désirs et des besoins des
populations
locales, cela ne serait plus possible dans une ère
post-coloniale.
Alors que l'Afrique s'affranchissait du colonialisme, les conservationnistes européens sentirent qu'il était essentiel d'encourager les nouveaux gouvernements africains à s'engager publiquement pour la conservation et à rechercher les principes et les voies d'une conciliation entre la conservation et les plans nationaux de développement.
La Conférence et le Manifeste d'Arusha en septembre 1961 constituent une étape historique dans le développement d'un courant véritablement africain en faveur de la conservation de la nature, et qui plus est trois mois avant l'indépendance du Tanganyika: pour la première fois les Africains eux-mêmes, largement représentés, discutaient de leurs propres ressources naturelles. Ils se rendaient compte progressivement du rôle de la faune et des parcs nationaux bien gérés dans leur développement économique.
Entre 1963 et 1967 la FAO et l'UICN travaillèrent sur deux versions rivales de la future Convention africaine de la conservation, mais c'est finalement celle de l'UICN qui sera acceptée par l'Organisation de l'unité africaine pour être adoptée par 33 pays membres à Alger en septembre 1968.
Les
avertissements des conservationistes euraméricains
à l'encontre des
jeunes Etats d'Afrique peuvent se résumer au discours
stimulant que
prononça M. Stewart L. Udall, secrétaire d'Etat
à l'Interieur
(Etats-Unis) à la 8e assemblée
générale de l'UICN à Nairobi en
septembre 1963: "Le bourgeonnement des populations menace
l'idée de
conservation tandis que grandit l'obsession d'une surexploitation, qui
ne serait autre chose que l'illustration de la politique du pillez
d'abord, vous paierez ensuite. L'expansion démographique,
manifeste de
toutes parts, rend d'autant plus nécessaire une sage
politique de
conservation. La conservation n'est pas un luxe, c'est une
nécessité."
Il était en effet très clair que les fruits de l'indépendance politique pouvaient être facilement anéantis si ces leçons cruciales restaient lettre morte. L'UICN, avec la diplomatie dont elle a l'habitude, montrait l'alternative qui se posait à un moment important de l'histoire africaine: "Si les considérations purement politiques qui ont dominé la situation en Afrique au cours de ces quelques dernières années peuvent maintenant être subordonnées aux questions plus précises que posent les besoins primordiaux de l'homme et des animaux - qui sont habituellement complémentaires - il sera possible de préparer des plans qui, exécutés avec réalisme, permettront d'obtenir un niveau de vie raisonnable allant en s'améliorant pour les peuples africains. Mais si on accorde une attention insuffisante à la conservation des ressources naturelles pendant la génération présente, il est inévitable que le niveau de vie se dégrade au cours de la prochaine génération."
Les trente années qui ont suivi ces avertissements ont montré que, malgré la bonne volonté et l'engagement des gouvernements, l'environnement africain s'est considérablement dégradé et appauvri, et que rien n'a pu arrêter jusqu'à présent cette tendance lourde.
Dès 1948 les avertissements de Fairfield Osbornet William Vogt, qui anticipaient déjà les prophéties catastrophistes des années 60, ont été largement diffusées mais leur impact a été amoindri par le fait qu'ils venaient juste au moment où les Etats-Unis sortaient de deux décennies d'austérité contrainte et s'orientaient alors vers une prospérité sans précédent. Une météorologie favorable y produisait des récoltes magnifiques, les revenus augmentaient de même que les dépenses des consommateurs et la consommation d'énergie.
Les livres "Le pillage de la planète" d'Osborn et "La faim du monde" de Vogt affirmaient que tout le monde était responsable de la situation présente et que les gouvernements ne seraient pas enclins à agir si les peuples eux-mêmes ne s'engageaient pas. Ils pressentaient déjà que le respect de la nature a quelque chose à apporter aux efforts contre la faim, pour la paix et le désarmement. Et surtout ils posaient déjà la question démographique comme le noeud du problème, de même qu'elle sera posée à l'assemblée générale de l'UIPN à Caracas en 1952, puis à celle de Copenhague en 1954. Et dès 1958 la population mondiale commencera à s'accroître plus rapidement que les ressources alimentaires.
Devant la montée des périls techniques, devant la militarisation de la science et en particulier l'essor du nucléaire civil et militaire, un certain nombre de scientifiques commencent alors à prendre conscience de leurs responsabilités et à mettre en garde l'humanité contre la tentation de l'apprenti sorcier. Des penseurs, des philosophes se joignent aux scientifiques mais leurs appels en ordre dispersé sont étouffés par la puissance du matérialisme, le culte du progrès et la prospérité des riches: rien n'arrête la "civilisation de puissance" (Bernard de Jouvenel, 1976) et "l'Occidentalisation du monde" (Serge Latouche, 1989). Il faut reconnaître que la réponse des protecteurs de la nature n'est pas à la hauteur de la dégradation de la biosphère dont tous les éléments sont déjà là.
Les
quinze années qui ont suivi la Deuxième Guerre
mondiale se sont
achevées sur la création d'une organisation soeur
de l'UICN, le World
Wildlife Fund, avec toutes les bonnes raisons de renforcer le
réseau
mondial de la conservation. Mais, créé
à l'origine pour financer le
budget de l'UICN, le WWF
prit rapidement une voie parallèle avec ses propres
programmes.

















haut de page