
Dans son édition du mercredi 4 juin 2008, l'hebdomadaire
français “Le
Canard enchaîné” décrit la
nouvelle vie des soldats français de
l'opération Licorne depuis que la paix est revenue en
Côte d'Ivoire.
Une vie qui prouve que ces soldats n'ont plus réellement
rien à faire
dans le pays. Ci-dessous, l'intégralité de cet
article.
Le repos de nos guerriers à Abidjan
Engagez-vous, rengagez-vous, mais au Club Med ! En Côte
d'Ivoire, à 6
000 Km de la métropole et des restrictions
budgétaires, les chefs
militaires de l'opération “Licorne”
mènent grand train.
Grosses
4x4 rutilantes pour s'éclater en brousse, sauts de puce en
Transall,
cigares, whisky et espaces verts à rendre jaloux un Anglais,
la vie est
belle à Port-Bouët, dans la banlieue d'Abidjan,
pour les vaillants
guerriers de l'opération “Licorne”
Depuis que le calme est revenu
en Côte d'Ivoire, les 1 856 militaires censés
composer une redoutable
force de réaction rapide s'ennuient ferme. La mission
confiée par l'ONU
touche à sa fin. Et, faute d'ennemis, il faut bien
tuer… le temps. Le
général Bruno
Clément-Bollée, un trois-étoiles,
brillant sujet passé
par la présidence de la République, commande une
petite armée
mexicaine, avec 7 colonels et 77 officiers supérieurs. Et
ces guerriers
ont trouvé la parade pour lutter contre le
désœuvrement :
l'organisation de safaris.
Ils n'ont que l'embarras du choix. Aux
portes de la capitale, à un jet de pierre de la base, le
parc du Banco
est un spécimen unique de forêt primaire,
peuplée de singes et
d'oiseaux. A 100 km, sur l'embouchure du Bandama, les 19 000 hectares
du parc Nati d'Asagny permettent, eux, d'observer
phacochères et
éléphants. On accède à ces
merveilles en empruntant des pistes, à
travers la savane. Il faut donc à tout prix des 4x4. A tous
les prix,
aussi !
En janvier, par exemple, les “officiers de
trésorerie” et
autres sous-fifres ont reçu l'ordre d'acquitter 32 factures
émises par
la société de location CFAO Motors Côte
d'Ivoire. Chaque fois, ils ont
consciencieusement apposé leur tampon “certifiant
la réalité de la
dépense et l'exécution du service fait”.
Grande évasion
Service rendu serait peut-être plus exact. Quant au loueur,
il aura
bientôt de quoi élever un monument à la
gloire des soldats français.
Car trente jours de location pour une Mitsubishi Pajero, ça
coûte 2
861,35 euros. Or, chaque mois, il s'en loue 15. Un parc auquel il
convient de rajouter 18 voitures. Total = 33 véhicules. La
facture
tourne autour des 55 000 euros mensuels.
Le groupement de
Port-Bouët dispose pourtant, pour les éventuelles
opérations, de Jeep
équipées de radio, de véhicules
tout-terrain et autres engins débâchés.
Mais ces tape-culs ne permettent pas de profiter du paysage. Et ils
n'ont pas la clim'. Quant aux 124 véhicules disponibles, sur
le camp,
pour le transport des autorités civiles et militaires (dont
douze 4x4
et les deux bagnoles blindées du
général), leur utilisation est soumise
au règlement tatillon établi par
l'état-major.
Mais ce n'est pas
tout. Ceux qui sont las de rejouer sans fin le Paris-Dakar peuvent
aussi s'évader en avion. Illustration, le 13
décembre 2007, avec une
petite virée Abidjan-Niamey, aux portes du Sahara, en
Transall. Une
mission de reconnaissance ? Pas du tout ! Il s'agissait, en fait, de
transporter des poteries touareg de toute beauté. Un
exercice
périlleux, sur piste ! Un petit ordre de mission bidon et le
tour est
joué. “Y a des tas de ficelles pour justifier un
voyage comme ça. Il
suffit de prévenir l'attaché de
défense de l'ambassade qu'on va prendre
un contact sur place”, se marre un vieux de la vieille. Bilan
de cette
ex-filtration d'artisanat touareg : 10 066 litres de
kérosène. Facture
payée sans discussion.
La saison des soldes
Soucieux de
retrouver un peu de fraîcheur après leurs safaris
sous le soleil
brûlant d'Afrique, les chefs tiennent beaucoup à
ce que la base reste
un havre de verdure. Arrosage, bougainvillées, gazon pour
golfeurs, il
en a coûté, sur le seul mois de mai 2008, la
bagatelle de 20 472 euros
pour l'entretien des espaces verts. Le contingent deb jardiniers doit
être plus nombreux que celui du maintien de la
paix… Il faut bien cela
pour soutenir le moral de ces soldats d'élite qui se
sacrifient, à 6
000 km de leurs bases. Le militaire en opération
extérieure (Opex, pour
les intimes) n'a que de maigres compensations. Pendant ces
séjours de
quatre mois, sa solde est multipliée par un et demi. S'y
ajoute une
impressionnante collection de primes, comme la plantureuse
“indemnité
de séjour à l'étranger” que
la patrie reconnaissante a eu la bonne idée
de ne pas rendre imposable. Un vrai jackpot.
En janvier 2008, une
mission d'audit financier a été
envoyée à Abidjan. Comme toutes les
Opex, “Licorne” coûte cher aux
contribuables : 159 millions d'euros
pour l'année 2007. L'inspection de l'armée de
terre, chargée du
contrôle, n'a rien trouvé à y redire.
“Aucune irrégularité n'a
été
constatée”, a confirmé
l'état-major au “Canard”. Si ce sont les
officiers qui le disent…
Brigitte Rossigneux