La position officielle de la France
sur la situation ivoirienne n'est pas partagée par
l'ensemble des parlementaires. À gauche, certains
élus, comme Henri Emmanuelli, François Loncle ou
l'ancien ministre Hubert Védrine, s'interrogent. Au sein de
l'UMP aussi, certains députés estiment que la
position de la France devient dangereuse pour ses
intérêts en Afrique. Didier Julia,
député UMP de Seine-et-Marne et membre de la
Commission des Affaires étrangères, nous a fait
savoir qu'il a sondé ses collègues et que 30
à 40% d'entre eux commençaient à
changer de ligne. Il a décidé de briser la chape
de plomb et il a accordé son premier entretien sur cette
affaire à Kernews, le mardi 28 décembre, au micro
de Yannick Urrien.
Kernews
: Tous vos
collègues parlent de l’accrochage que vous auriez
eu avec Michèle Alliot-Marie lors de la dernière
réunion du groupe UMP de l’Assemblée
nationale, quelques jours avant Noël… Que
s’est-il passé ?
Didier
Julia : J'ai eu l'occasion, lors de la réunion
du groupe UMP qui rassemble tous les députés, en
l'absence de François Fillon, de poser trois questions
à Madame Alliot-Marie, ministre des Affaires
étrangères. Ma première question
était de savoir pourquoi la France s'engage-t-elle au
premier plan dans un problème de politique
intérieure qui concerne la Côte d'Ivoire. La
deuxième question : pourquoi le gouvernement
français envisage-t-il de prendre des mesures de
rétorsion à l'égard de l'entourage du
président sortant de Côte d'Ivoire, qui serait
à Paris, en leur retirant leurs visas et leurs passeports,
alors que cela peut mettre en danger les 15 000 Français qui
sont en Côte d'Ivoire et qui subiraient la même
procédure. La troisième question : si les soldats
français devaient ouvrir le feu sur des Ivoiriens pour un
problème de politique intérieure ivoirienne, ce
serait une abominable image pour la France, un recul de 50 ans,
époque de la canonnière de la colonisation. Au
XXIème siècle, ne serait-ce pas vraiment une
régression du point de vue historique ? Ces trois questions
ont suscité une colère extrêmement
violente de Madame Alliot-Marie et cela m'a beaucoup
étonné de la part d'un ministre qui se
présente comme étant de tradition gaulliste. Le
fait pour la France de s'identifier à la position
américaine, qui est anti Gbagbo, parce qu'ils n'ont jamais
pu conquérir les marchés de Côte
d'Ivoire, ce n'est pas une position gaulliste. La position gaulliste,
c'est d'abord le respect des pays et de leur indépendance.
Ensuite, nous ne sommes pas des supplétifs des
Américains dans la politique mondiale. J'ai
été frappé par cette
réaction passionnelle. J'ai eu l'occasion de passer une note
au premier ministre François Fillon en lui disant que
l'intérêt de la France et la morale en politique
voulaient que nous laissions les pays de l'Union africaine s'occuper de
la Côte d'Ivoire et que ce n'était certainement
pas à l'ancienne colonie d’imposer son point de
vue. Le Premier ministre partage tout à fait cette approche
du problème ivoirien.
Selon certaines
indiscrétions émanant de vos
collègues, Michèle Alliot-Marie, en
privé, aurait des doutes sur la
sincérité du scrutin annoncé par
l'ONU… Qu'en pensez-vous ?
Notre problème, ce n'est pas d'être pro-Gbagbo ou
pro-Ouattara… Nous nous interrogeons tous en Commission des
Affaires étrangères et je peux dire que l'opinion
majoritaire, de tous ceux qui s'intéressent au
problème, est de dire qu'il y avait d’un
côté une commission soi-disant
indépendante, qui était sous le
contrôle des Américains, en tout cas sous le
contrôle des opposants au président Gbagbo et, de
l’autre, un Conseil constitutionnel dont on dit que ce sont
des amis de Monsieur Gbagbo, mais c'est quand même le Conseil
constitutionnel… Par conséquent, je connais le
nord de la Côte d'Ivoire qui est entre les mains de chefs de
guerre qui pratiquent, comme chacun sait, le racket sur le coton et le
diamant, et il était impossible aux populations qui sont
sous leur tutelle de voter autrement que ce qu'elles ont
voté. Donc, le problème de la
légalité discutable dans le nord est un
réel problème.
Nous avons
reçu des témoignages précis
d'assesseurs représentant le candidat Gbagbo qui ont
dû quitter le bureau de vote à 9 heures du matin
parce qu'on les menaçait avec une kalachnikov…
Oui, au sein de la Commission indépendante aussi, il y avait
deux assesseurs représentant le candidat Gbagbo, contre dix,
et ils ont aussi fait l'objet de menaces. Par conséquent,
les conclusions de la Commission indépendante posent
vraiment un problème. Mais je n'en veux pas à
Michèle Alliot-Marie. C'est une femme pour laquelle j'ai de
l'amitié et une certaine admiration. Ce qui
m'inquiète plutôt, c'est qu'elle incarne une
tradition gaulliste et si son attitude l'amenait à soutenir
aveuglément le point de vue américain et
à ne pas respecter la réalité du
scrutin pour des raisons qui m'échappent, eh bien, je dis
que son image en pâtirait.
Comment analysez-vous
l'influence des médias sur ce dossier ? Il n'y a aucune explication
précise sur le fond de l'affaire, on n’entend
aucun discours contradictoire, mais une dialectique de guerre et de
diabolisation…
Les médias agissent de la même façon
dans tous les domaines. Tout le monde a hurlé contre
Éric Woerth en le qualifiant d’escroc, de voleur,
de menteur, de truqueur, de profiteur… Aujourd'hui, plus
personne n'en parle. Lorsqu'ils s'apercevront tous qu’ils se
sont trompés, il y en a pas un qui aura
l'honnêteté de le dire. Il y aura une petite ligne
disant que Monsieur Woerth n'était finalement pas
concerné par les problèmes sur lesquels il
était critiqué. J'ai connu cela à
propos de l'affaire irakienne : ils se sont
déchaînés contre nous pendant dix jours
! Le procureur général et les juges ont conclu
que l'accusation de collusion avec une puissance
étrangère pour intenter aux
intérêts fondamentaux de la France
était une affaire purement ubuesque et sans fondement. Nous
avons été totalement relaxés et nous
avons eu droit à trois lignes dans les journaux…
Regardez, toute la presse s'est
déchaînée sur le problème
des retraites. A l'étranger, certains pensaient que la
France était sens dessus dessous et que c'était
la révolution dans la rue… Tout le monde nous
interrogeait sur le désordre de la
société française et plus personne ne
parle des retraites aujourd'hui !
Dans la presse française, tout le monde va dans le
même sens et, lorsqu'ils feront marche arrière, on
va passer à autre chose…
Alors, faisons un peu de prospective, car chaque opération
de désinformation qui a été entreprise
a des conséquences sur une décennie. La
conséquence de la première guerre du Golfe a
été l'émergence de l'islamisme radical
et des attentats du 11 septembre 2001…
C’est vrai…
La deuxième
guerre a entraîné le massacre des
chrétiens d'Irak et d'Orient, qui doivent fuir leurs pays
respectifs…
Oui…
Alors, quelles seront les
conséquences de cette affaire ivoirienne ?
J'ai dit à Michèle Alliot-Marie que si nous
continuons dans cette voie, les Français seront tous
remplacés par les Chinois, les Brésiliens, les
Indiens, et la France disparaîtra de l'Afrique. C'est
très dommage. J'ai aidé le président
Sarkozy à être élu, je soutiens son
action réformatrice très méritante en
France, mais je ne peux pas suivre une politique mondiale lorsqu'elle
met en cause l'influence et la crédibilité de la
France dans un continent, surtout l'Afrique, qui est le continent
d'avenir. En 2050, l'Afrique sera plus peuplée que la Chine.
C'est un continent en pleine expansion économique, qui est
en train de s'organiser, dont les ressources sont
considérables, et c'est vraiment un continent d'avenir. La
France risque de se couper pendant longtemps d'un pays d'avenir. Si
cela s'amplifiait, ce serait une grave régression.
Propos recueillis par
Yannick Urrien