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Ange Kessi Kouamé (Commissaire du gouvernement) : “Pourquoi Mangou et Kassaraté sont en liberté”

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lundi 06 juin 2011 - Par Le Patriote |

Il revient de Korhogo où il a auditionné le général Dogbo Blé et les militaires incarcérés dans la cité du Poro. Le commissaire du gouvernement, Ange Bernard Régis Kessi Kouamé se prononce aussi sur une question que les Ivoiriens se posent. A savoir pourquoi certains militaires sont en prison tandis que les généraux qui ont donné les ordres sont en liberté.
Le Patriote : Monsieur le Commissaire du gouvernement, vous rentrez d’un voyage à Korhogo où vous avez auditionné le général Dogbo Blé et les militaires détenus dans cette ville, les choses se sont-elles bien passées?
Ange Kessi : Oui les choses se sont très bien passées. Nous avons, l’équipe d’enquêteurs et moi-même, été bien accueillis par les responsables militaires de la zone. A commencer par le commandant Fofié qui savait que nous arrivions.
LP: Combien de militaires sont-ils?
AK: Ils sont une bonne vingtaine au total.
LP: Ont-ils le moral?
AK: Oui ils ont le moral. Pour la petite histoire, lorsque nous voulions auditionner le général Dogbo Blé, il venait juste de l’être par le procureur. Nous lui avons demandé de repasser le lendemain, car il devrait être fatigué. Il nous a répondu qu’il n’y avait pas de problème et qu’il était à notre disposition. Nous l’avons donc auditionné jusqu’à 19 heures alors qu’il venait de passer six heures avec le procureur.
LP: Que reproche-t-on au juste à Dogbo Blé.
AK: Il lui est reproché d’être mêlé à bien des affaires. Par exemple la disparition des Français, le massacre des femmes à Abobo, la découverte d’armes au Palais présidentiel, l’achat d’armes et bien d’autres.
LP: Si la justice reconnaissait le général Dogbo Blé coupable des faits qui lui sont reprochés. Quelles peines encourrait-il?
AK: Il est trop tôt de parler de peine. Je voudrais préciser que, jusqu’à ce la justice fasse son travail, Dogbo Blé est un citoyen comme tout autre. Le président de la République et le Premier ministre n’en veulent pas à Dogbo Blé particulièrement. Il se trouve qu’il est cité dans des affaires. C’est pour cela qu’il est détenu. Cette précision est importante à faire.
LP: Vous avez lancé un appel à témoins aux victimes et leurs ayants droit à dénoncer les présumés auteurs de vol, viol tueries et autres délits. Ne craignez-vous pas des dénonciations calomnieuses?
AK: Nos enquêteurs sont aguerris et ne se laisseront pas abuser par les dénonciations calomnieuses. Nous avons aussi pris toutes les dispositions pour que ce genre de choses ne se produisent.
LP: Les ‘’auditions’’ auront lieu dans les commissariats de police et les brigades de gendarmeries. Quand on sait que la plupart d’entre eux sont détruits, comment vos enquêteurs vont-ils travailler?
AK: C’est une préoccupation. Mais il nous
fallait, soit attendre leur réhabilitation, soit nous
mettre au travail dans les conditions que vous venez de
décrire. Nous avons choisi la seconde voie. Parce que le
pays traverse une situation difficile.
LP: Le président de la République a fait de la justice, sa priorité. Si dans les dénonciations, les FRCI sont accusées par des victimes, quel sera leur sort?
AK: Le cas des FRCI est délicat. Beaucoup sont militaires. Mais il y en a qui ne le sont pas.
C’est pour cela qu’il faut faire beaucoup attention les concernant. Le procureur et moi nous travaillons dans ce sens. Vous avez parmi eux, certains qui ne sont pas encore militaires et qui font partie du groupe. Tous les chefs sont des militaires. Il faut donc que nous fassions beaucoup attention à cela. Il y a ceux qui sont issus des Ex-Forces nouvelles qui sont militaires que nous connaissons très bien. Quant à certains qui ont intégré un peu plus tard le groupe, je vais recevoir les instructions du directeur de cabinet du ministre de la Défense pour savoir si le tribunal militaire est compétent ou pas. Mais pour l’instant le procureur et moi nous travaillons en symbiose. Ce qui m’intéresse, c’est de faire des enquêtes. Et ensuite, déterminer qui est compétent ou pas.
LP: vous êtes procureur militaire, chaque fois que le pays traverse une crise où sont mêlés ceux qu’on appelle les ‘’corps habillés’’ vous êtes au devant de l’actualité. Comment vos frères d’armes vous perçoivent t-ils. Comme un censeur?
A.K: Permettez-moi de ne pas répondre à cette question. Je pense que seuls les frères d’armes peuvent répondre à cette question. Je n’ai pas l’habitude de me juger moi-même. Je souhaiterais que les Ivoiriens se prononcent sur ma mission. Est-ce que je la fais bien ou je la fais mal. Concernant les frères d’armes, il y en a qui, franchement, s’adonnent à des pratiques peu recommandables, surtout le racket. Je sais par contre que mes jeunes frères, surtout ceux qui sont dans le transport, notamment les chauffeurs de ‘’gbaka’’, m’aiment beaucoup. Ils m’appellent très souvent. Pendant la crise, beaucoup m’ont appelé pour savoir si je vais bien. Par contre, je ne suis pas du tout adulé par les ripoux qui sont sur la route et qui rackettent.
LP : On voit en liberté les principaux généraux, comme les généraux Mangou, Kassaraté, Guai Bi Poin qui sont les commandants des militaires incarcérés. Eux sont en liberté. Pourquoi deux poids deux mesures?
A.K : D’abord, il faut dire que ce n’est
pas tous les généraux qui sont en
liberté. Il y en a parmi eux qui sont entendus dans le cadre
de l’enquête. Concernant la détention de
certains que vous estimez avoir exécuté des
ordres de leurs chefs qui sont en liberté, je tiens
à vous dire que l’enquête
lancée sous l’impulsion du Premier ministre va
nous enrichir d’un concept juridique important. A chaque fois
que nous avons des enquêteurs, je leur demande de se
replonger dans le précepte de cette
notion que nous appelons ‘’l’ordre
manifestement illégal’’.
D’abord, la responsabilité du chef et
puis l’ordre manifestement illégal.
C’est quoi l’ordre manifestement
illégal? Quelqu’un a dit
‘’quand on vous envoie, sachez vous
envoyer’’. Ça, c’est le terme
littéraire de l’ordre manifestement
illégal. Si un chef vous envoie, il vous donne un ordre. Sur
les lieux, vous devez savoir s’il y a des
conséquences illégales dans
l’exécution de l’ordre qu’il
vous a donné. Par exemple, on vous demande
d’entrer dans une maison pour faire un ratissage. Vous
arrivez dans cette maison et vous tuez des personnes qui ne sont pas en
armes. Ce n’est pas votre chef qui vous a dit de tuer
quelqu’un qui a jeté son arme et levé
les mains. C’est vous qui devez savoir que quand on vous
envoie, vous devez appliquer la loi de la guerre. Lorsqu’un
combattant jette son arme et lève la main, si vous tirez sur
lui, vous avez commis un crime de guerre. Si vous arrivez dans une
maison où vous ratissez et que vous trouvez une femme qui ne
combat pas, si vous la violez ou si vous la tuez, cela constitue un
crime de guerre. Donc votre chef qui vous a envoyé, ce
n’est pas lui qu’on va poursuivre. Même
si votre chef vous donne l’ordre de tuer quelqu’un
qui ne combat pas, si vous le faites, vous avez commis
l’ordre manifestement illégal. Mais s’il
s’agit d’une femme qui est combattante et que vous
la tuez, ce n’est pas un crime de guerre. On peut
désarmer une femme qui combat mais pas la violer.
Car la violer n’apporte rien à la victoire.
C’est pour cela que violer une femme dans tous les cas,
constitue un crime de guerre.
LP: Est-ce que ce n’est pas un peu trop facile pour les chefs de se cacher derrière cette notion dite d’acte manifestement illégal ?
AK : Evidemment, lorsque nous les avons interrogés, ils ont dit que ce ne sont pas eux qui leur ont dit de faire ce qu’ils ont fait. On sait par contre, que ce sont les éléments qui ont commis l’acte. C’est pour cela qu’il faut faire attention pour ceux qui sont sur le terrain. Ils doivent faire beaucoup attention parce qu’après, ne dites pas que ce sont vos chefs qui vous ont dit de faire telle chose. A leur tour, ils diront que ce ne sont pas eux qui vous ont donné ces ordres. Parce que nous n’avons pas la preuve qu’ils vous ont donné cet ordre. Je voudrais insister là-dessus. Nous n’avons pas la preuve qu’ils vous ont donné cet ordre.
Quand vous êtes sur le terrain, il faut faire beaucoup attention. C’est le juriste qui vous parle, ce n’est pas le commissaire du gouvernement. Moi, je ne donne pas de conseil, je punis.
LP : Et s’il insiste et vous dit, ‘’c’est un ordre’’, avez-vous le choix?
AK : S’il insiste, demandez à ce
qu’il le fasse par écrit. Maintenant, si
c’est un ordre qui est manifestement illégal vous
ne l’exécutez pas. Il va peut être vous
punir, mais s’il le fait, vous portez plainte contre lui pour
abus de pouvoir ou
d’autorité.
LP: Monsieur le commissaire du gouvernement, n’êtes-vous en train d’inciter les éléments à désobéir à leur hiérarchie ?
AK: Pas du tout. Ça ne veut pas dire non plus qu’ils doivent désobéir aux ordres. Un ordre manifestement illégal n’est pas à exécuter. C’est pour cela que la loi a dit ‘’manifestement illégal’’. On n’a pas besoin d’aller à l’école pour savoir que cet ordre, on ne doit pas l’exécuter.
Je vous ai donné l’exemple de la femme violée tout à l’heure. Le fait qu’elle soit violée n’apporte rien au combat. je pense que nos chefs ont compris cela.
LP: Lesquels?
AK : Je parle de Chérif et Wattao qui, avec leur comportement, ont sauvé beaucoup de personnes. Nous avons des rapports sur Sherif, Wattao, et Vetcho qui ont sauvé beaucoup de personnes. Parce que ces personnes étaient désarmées et pour cela, je leur dis ‘’merci’’ en respectant le principe de ne pas exécuter n’importe quel ordre.
LP: Monsieur le commissaire du gouvernement, vous avez beaucoup insisté sur la volonté du Président de la République et du Premier ministre, ministre de la Défense sur la réconciliation, vous-même, comment la percevez-vous cette réconciliation?
AK: Avant d’être procureur, je suis
ivoirien. J’ai mes sentiments personnels qui sont que la
Côte d’Ivoire doit aller de l’avant.
Comme l’ont dit le Premier ministre et le
Président de la République, il faut que nous nous
réconciliions pour que nous avancions. Et cette
réconciliation est en bonne voie. Les ingrédients
de cette réconciliation sont la justice et la mise en place
de la commission nationale de réconciliation et aussi
l’appel du Président à
éviter la chasse aux sorcières, sans oublier la
lutte contre le racket. Toutes ces mesures que prend le
président de la République contribuent
à une vraie réconciliation. Il faut que les
Ivoiriens sachent que nous devons tourner la page. Il y a un avenir
radieux qui nous attend sous l’impulsion du
Président de la République et du Premier
ministre. Il faut que nous saisissions l’occasion de rentrer
dans cette dynamique de développement et qu’on
oublie tout ce qui s’est passé.
Avançons avec le Président et le Premier
ministre. Il faut que nous nous attelions à travailler.
Travaillons parce que seul le travail paye. Tous les Ivoiriens se
rendent compte que tous les matins, les gens sont au travail
à 7 heures. Alors que, avant les gens se rendaient au
travail à partir de 9h et même plus. Maintenant,
à partir de 7 h les voies sont
‘’bouchées’’.
C’est un bon signe sous l’impulsion du nouveau
Président de la République. Mais il faut
concilier le besoin de réconciliation et la
nécessité de connaitre la justice.
C’est ça le travail du procureur. Nous ne devons
pas ignorer qu’aller à la
réconciliation ne veut pas dire soutenir
l’impunité. C’est la
nécessaire réconciliation et le besoin de
connaitre la justice qui fait du procureur, un homme qui doit
être
au centre de cette dynamique.

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