Le Parti Ecologique Ivoirien



Me Patricia Hamza Attéa : «Tôt ou tard, la France, les rebelles et leurs commanditaires payeront pour tous les crimes qu'ils ont commis en Côte d'Ivoire»




samedi 07 juin 2008 - Par Connectionivoirienne.net


Patricia Hamza-Attéa

Interview - Maître Patricia Hamza-Attéa est avocate au Barreau de Côte d'Ivoire et militante très engagée des Droits de l'Homme. Depuis l'éclatement de la rébellion armée en Côte d'Ivoire dans la nuit du 18 au 19 septembre 2002, cette éminente juriste qui a parcouru plusieurs pays en conflit (Liberia, Sierra Leone, RDC, Rwanda, Tanzanie, etc.) a décidé de se mettre au service de ses concitoyens victimes des atrocités de la guerre pour assurer leur défense et faire en sorte qu'ils soient dédommagés et leurs bourreaux traqués par la justice internationale. Dans cet entretien accordé en exclusivité à Connectionivoirienne.net, Me Hamza remet sur la table la question de l'indemnisation des victimes ivoiriennes qui ont subi les barbaries de l'armée française, en novembre 2004. Elle se dit prête à poursuivre la France, la rébellion ivoirienne et ses commanditaires devant les tribunaux pour répondre, quel que soit le temps que cela prendra, de leurs actes. Interview réalisée le lundi 19 mai.

Par
Anassé Anassé
2anasse@connectionivoirienne.net


Maître Hamza, vous êtes l'avocate des victimes de la guerre en Côte d'Ivoire, et cela fait bientôt quatre ans qu'il y a eu les événements de novembre 2004. A quel niveau se trouve aujourd'hui la procédure en ce qui concerne les plaintes et l'indemnisation des victimes de ces événements ?

C'est un éminent haut fonctionnaire des Nations unies qui m'en parlait récemment. Il me disait que, dans ce genre d'affaires, tant que le politique ne le veut pas, le côté judiciaire ne peut pas évoluer. Donc, en l'état actuel des choses, les procédures en elles-mêmes sont prêtes, les différents magistrats ont été saisis, aussi bien à Abidjan qu'à Paris. Et, au niveau de la Cour pénale internationale également, j'ai déposé les dossiers des victimes, y compris la plainte. Cependant, vous savez que les accords de Ouaga nous tiennent tous en laisse et nous avons un intérêt général à les respecter ; c'est la paix pour tout le monde. Et je crois, pour ma part, qu'après que les politiques auront été satisfaits de l'application de ces accords, et après les élections qui vont débuter en novembre prochain, que la page du conflit sera tournée. Alors, en toute sérénité, nous pourrons intenter ces actions-là. N'oubliez pas que ce sont des crimes imprescriptibles et, à partir de ce moment-là, il est évident que nous avons espoir que, quel que soit le temps, quelle que soit la situation, quel que soit le moment, il arrivera un jour où il faudra que les uns et les autres rendent compte de leurs crimes.

Oui, mais au niveau de l'indemnisation, les victimes commencent à s'impatienter et s'interrogent. On a vu qu'en ce qui concerne la partie française, l'Etat de Côte d'Ivoire a déjà mené des actions de réparation et de dédommagement. Les établissements scolaires français ont été réhabilités à hauteur de trois milliards de FCFA, une lourde enveloppe d'environ 35 milliards de FCFA a été allouée aux entreprises françaises sinistrées lors de ces malheureux événements, etc.. Ce n'est pas le cas des victimes ivoiriennes qui se sentent délaissées, qui n'ont encore rien perçu ni de leur bourreau, la France, ni même de l'Etat ivoirien... (Ndlr : les événements de novembre 2004, qui ont vu la force militaire française Licorne basée en Côte d'Ivoire tirer à balles réelles sur des manifestants civils aux mains nues, ont fait au moins cinquante-sept morts et plus de 2200 blessés, pour la plupart par balles, selon les chiffres officiels du ministère ivoirien de la Santé)

Je suis aussi amère que ces victimes-là, parce que quand elles se sentent délaissées, c'est moi-même leur avocate qui se sent également délaissée. Ma position aurait été qu'on commence par dédommager d'abord les victimes ivoiriennes, qui ont été l'objet de véritables injustices et violations des droits de l'homme, puisque ce sont les Français qui ont tiré sur ces personnes-là, ces enfants, ces jeunes, ces femmes, ces vieux..., qui n'avaient rien d'autre que leurs seules mains nues. Donc en tout état de cause, ça fait mal au cœur. Mais la Côte d'Ivoire réhabilite les écoles françaises, elle dédommage les sociétés françaises... Moi, je me dis que, finalement, c'est le politique qui gère le social et autres. Les écoles françaises sont réhabilitées, on va nous dire : «Oui, mais c'est pour que vos enfants aillent à l'école» ; les entreprises françaises sont dédommagées, on va nous dire : «Mais, c'est pour qu'elles reviennent s'installer ici pour qu'il y ait des emplois pour les nationaux, pour les jeunes qui sont au chômage, pour qu'il y ait une relance de l'économie du pays après la guerre». Voilà, je crois, comment le politique raisonne. Si on raisonne à l'envers, on va se dire qu'on n'a pas les moyens politiques, matériels, diplomatiques, etc., et ont se sent petit devant un pays comme la France qui en impose. Mais, au-delà de toute amertume, de toute rancœur, de toute douleur, nous constatons que l'Etat de Côte d'Ivoire a pris les devants pour dédommager les entreprises françaises. Et nous aussi (les victimes), nous croyons qu'il va arriver un moment, c'est-à-dire dans très peu de temps, où nous pourrons obtenir réparation. Moi, je vois le scénario suivant : soit la France elle-même, concernée, est directement attaquée, donc elle paye ; soit l'Etat ivoirien paye et, alors, elle va récupérer cette action et va poursuivre la France pour recevoir en compensation ce qu'elle aura fait pour ses nationaux.

Mais, je voudrais savoir si les victimes ivoiriennes elles-mêmes peuvent attraire l'Etat de Côte d'Ivoire devant les tribunaux.

Les victimes en elles-mêmes ne peuvent pas attraire l'Etat ivoirien devant les tribunaux, parce que dans les événements de novembre 2004, l'Etat de Côte d'Ivoire lui-même a été victime au même titre que ces personnes physiques-là. Donc je ne vois pas comment et pourquoi les victimes elles-mêmes iraient traduire leur Etat devant les tribunaux. C'est seulement au cas où il y aurait une collusion, une complicité avec l'Etat français, ce qui n'est pas le cas en l'espèce. Ce n'est pas parce que l'indemnisation ne vient pas ou tarde à venir que les victimes vont aller traduire l'Etat de Côte d'Ivoire devant les tribunaux. Ce qu'il faut aujourd'hui demander aux victimes, c'est de prendre patience. J'ai dit tout à l'heure que ce sont des crimes imprescriptibles, c'est-à-dire des crimes qui ne peuvent s'éteindre avec le temps. Il est évident que, dans ce genre de dommages, de préjudices, seule la patience paie. Vous avez vu qu'au Cambodge par exemple, depuis plus de trente ans, c'est seulement l'année dernière que se sont ouverts les tribunaux qui ont commencé à juger les Khmer Rouges. Donc ce sont des crimes imprescriptibles et je puis vous assurer que, tôt ou tard, la France, les rebelles, et même leurs alliés et commanditaires payeront pour tous les crimes qu'ils ont commis en Côte d'Ivoire. Je conseille donc aux victimes la patience ; elles doivent savoir attendre surtout. Il n'est pas question aujourd'hui pour elles de mener des actions susceptibles de mettre à mal l'Etat de Côte d'Ivoire, parce que je crois qu'en temps opportun, c'est l'Etat lui-même qui sera certainement leur porte-parole, pour dire : «Oui, moi j'ai fait preuve de bonne foi. Bien que ce soit vous (la France) qui avez attaqué mon pays, endommagé mes aéronefs, tiré sur mes populations civiles, moi, Etat de Côte d'Ivoire, j'ai quand même fait l'effort pour réhabiliter vos écoles et dédommager vos entreprises sinistrées. Donc à vous aussi (la France) de faire l'effort». Alors, à ce moment-là, la communauté internationale aura compris. Je crois que c'est une arme de plus que nous avons aujourd'hui, qui va nous permettre de mettre au-devant cela. Maintenant, si malgré tout cela la France ne réagit pas, alors nous, victimes, nous allons dire à notre Etat : «Attention, on a l'impression que vous-même vous êtes en train de vous rendre complice de l'inaction de la France». C'est à ce moment-là seulement que nous, victimes, nous aurons trouvé des arguments sérieux pour nous retourner contre l'Etat de Côte d'Ivoire.

Me Hamza, je voudrais ici me faire l'écho de l'état d'esprit des victimes. Elles disent qu'elles se sentent délaissées par leur avocat, que cela fait longtemps qu'elles ne vous entendent plus, que vous ne menez plus aucune action depuis plusieurs mois, et qu'elles ont même l'impression que vous avez pris le parti des politiques contre elles.

Oui, c'est vrai, je suis d'accord avec les victimes lorsqu'elles croient cela. Mais je voudrais tout de suite les rassurer et leur dire qu'il ne faudrait absolument pas qu'elles croient que j'ai abandonné le combat et qu'elles se sentent délaissées par leur avocate que je suis. Je tiens à rappeler que ce ne sont pas elles qui m'ont appelée à leurs côtés lorsqu'aux premières heures de cette guerre, je me suis portée volontaire pour les défendre ; et je continuerai à le faire, je suis de cœur avec ces victimes. Mais je ne suis pas du tout et, ça, je tiens à le préciser, avalée par l'action politique. D'ailleurs, elles le constatent par elles-mêmes, que je ne suis pas du tout mêlée à toutes ces actions et manifestations politiques qu'on constate ça et là, tout simplement parce que je me dis que la politique n'a pas à m'avaler. Mais, je ne suis pas dans un état de déception ni d'abattement, je suis dans une sérénité qui me permet de rebondir en temps opportun. Mon attitude qui peut être assimilée à un repli, c'est en fait un repli stratégique. Parce que je suis en train de préparer un certain nombre de choses que je vais bientôt mettre à leur disposition, et les victimes comprendront alors que, loin de les avoir abandonnées, je suis bien au contraire plus que déterminée. Je suis d'autant plus déterminée que je trouve anormal que les bourreaux d'hier soient aujourd'hui auréolés. On a vite fait d'effacer leurs crimes, ont leur donne le temps de parler abondamment à travers les grands médias, et ces bourreaux prétendent qu'elles n'ont rien à voir dans les crimes ; et puis on nous fait du chantage, etc. J'ai plutôt compassion pour ce que mon pays subit. Aujourd'hui, je sens qu'il y a une telle pression sur mon pays. De part et d'autre, on lui fait comprendre de laisser de côté la question du dédommagement des victimes nationales, on verra ça après, etc. Mais moi, je crois en une chose : le chef de l'Etat a proposé des points de sortie de crise, dont le dialogue direct et l'indemnisation des victimes. C'est un point essentiel qu'il a noté et, après les élections, nous irons lui rappeler ce point important.

Effectivement, la question de l'indemnisation des victimes est inscrite dans l'accord de Ouagadougou. Pourquoi alors ne pas conduire ce chapitre «concomitamment» avec les autres points de l'accord, notamment les audiences foraines, l'identification et le désarmement ?

Mais, justement, sur la question, on a fait des réunions avec le conseiller Daudié (Koulaï Benoît, Conseiller Technique du président de la République chargé des victimes de guerre, ndlr), on a fait des propositions ; les victimes elles-mêmes ont fait des courriers, elles m'ont approchée, etc. Mais, chaque fois qu'on a voulu en parler, on nous a dit : «Non, attendez, il y a encore d'autres pendants aux accords, etc.». Et on le voit avec beaucoup d'amertume et de frustration. Je le vois et les victimes elles aussi le voient. «Mais, pourquoi ne pas l'appliquer concomitamment ? », me dites-vous. Au niveau politique, on nous dit qu'on n'a pas encore trouvé la formule pour que l'application de ces accords soit parfaite. C'est ce qu'on nous dit. Parce qu'il y a les audiences foraines, l'identification, le redéploiement de l'administration, l'identification des populations, le recensement électoral, le désarmement, etc. Donc on nous demande de mettre en veilleuse la question de l'indemnisation des victimes...

Mais, Maître Hamza, dites-nous, qui ça gêne tant, l'indemnisation des victimes ivoiriennes ? Est-ce l'Etat de Côte d'Ivoire ? Est-ce la France ? Sont-ce les rebelles ?

Je vais vous expliquer : l'indemnisation des victimes ne se fait pas sans qu'on ne situe les responsabilités. Voilà la vérité ! Mais en situant les responsabilités, on va citer des personnes. Et on ne veut pas actuellement, dans l'esprit de Ouaga, citer des personnes, de peur de réveiller un certain nombre de choses qui mettraient à mal le processus. Voilà en fait la vérité. Parce que si on dit qu'il faut indemniser les victimes, on ne peut pas tout de go accuser la France. Il faut d'abord que la France soit condamnée à indemniser. Là-bas en France, on a évalué et chiffré les dommages causés aux entreprises françaises, et on a dit que cela fait tel montant et l'Etat de Côte d'Ivoire a payé. Mais, chez nous, ce sont des victimes physiques, en dehors des aéronefs et de tous les biens matériels qui ont été détruits et dont on sait à peu près à combien cela peut être chiffré. Mais en ce qui concerne les victimes physiques, il y a toute une procédure à suivre. Actuellement, les victimes non décédées sont retournées à HMA (Hôpital militaire d'Abidjan) pour revoir leur guérison et leur état de santé, etc. Le chef de l'Etat a fait décaisser de l'argent (240 millions de FCFA environ, ndlr) pour leur prise en charge médicale et, actuellement, les victimes blessées sont un peu apaisées et soulagées, parce qu'on va reprendre leurs soins. A partir de ce moment, on va établir des certificats de guérison définitive pour chaque victime, on va situer les séquelles, les préjudices corporels et voir ce que les blessures occasionnées par les balles de l'armée française auront laissé comme infirmité, etc. Donc c'est un processus qui va amener tout ça devant un tribunal. Mais, devant ce tribunal, on va situer les responsabilités ! Nous, en ce qui nous concerne, on a toutes les analyses et expertises balistiques, on sait qui a fait quoi... Les douilles qui sont là prouvent que les balles ne proviennent pas de notre armement mais de celui de la France. On a tous les éléments : les certificats médicaux, la liste des victimes, blessées comme décédées, les rapports médicaux, etc., tout est fait. C'est-à-dire que nous sommes prêts. Si, aujourd'hui, un tribunal s'ouvrait pour recevoir les plaintes, nous sommes prêts pour ça. Le gouvernement le sait, la présidence de la République le sait, le chef de l'Etat est informé et il sait que nous sommes prêts. Maintenant, qui ça gêne ? Ça gêne le processus, c'est tout.

Maître Hamza, il y a eu récemment les états généraux de la solidarité, organisés à Yamoussoukro par le ministère de la Solidarité et des Victimes de guerre. Nous supposons que vous y avez été invitée et que vous avez posé toutes les préoccupations des victimes, notamment celles de novembre 2004...

Mais non, je n'ai pas été invitée. Je vais vous expliquer : le ministère de la Solidarité et des victimes de guerre n'a pas du tout compris sa mission. Le ministre (Louis André

Dakoury-Tabley, numéro 2 de Guillaume Soro, chef de la rébellion, ndlr) et son staff ont organisé plusieurs fois des séminaires et des manifestations. Ils sont allés à Bassam, à l'intérieur du pays, etc. pour notamment recenser les victimes de septembre 2002. Mais pour les victimes de novembre 2004, qui sont des événements récents, le ministre estime qu'il n'est pas concerné. C'est ce qu'on aurait appris. Et je suppose que c'est vrai, puisque il agit exactement comme s'il n'était pas concerné. Les associations des victimes des événements de novembre 2004, notamment le COPAVID (Collectif des parents des victimes décédées lors des événements de novembre 2004), le COPAVIL (Collectif des patriotes victimes de la Licorne - les blessés) et tous les ayants droits des victimes décédées n'ont jamais été associées ni conviées à une quelconque manifestation organisée par le ministère. Et pour ces journées dont vous parlez, ces organisations n'ont pas été invitées, et même le Conseiller chargé des victimes de guerre à la présidence de la République n'a pas été associé non plus. Donc, aujourd'hui, nous travaillons de façon parallèle. Lui (Dakoury-Tabley), il est venu pour une certaine sorte de solidarité ; et nous, nous disons qu'il ne faut plus jamais que ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire, aussi bien en septembre 2002 qu'en novembre 2004, se reproduise. Et ensuite, nous sommes là pour faire en sorte que ces victimes-là soient non seulement dédommagées du préjudice dont elles ont souffert, mais surtout que tous leurs bourreaux, quels qu'ils soient, soient poursuivis devant les tribunaux et condamnés. Alors moi, là-dessus, à la limite, le ministère de la Solidarité et des victimes de guerre avec lequel je n'ai aucun contact, je voudrais pouvoir vous réserver mes commentaires pour plus tard.

D'accord, mais c'est le ministère qui doit préparer et présenter un projet de loi visant à l'indemnisation des victimes de guerre. Alors, si une bonne partie de ces victimes est déjà ignorée par le ministère, il va de soi qu'elles ne seront pas prises en compte dans le programme national d'indemnisation. Si c'était le cas, que ferez-vous ?

D'abord, il faut signaler que le ministère de la Solidarité et des victimes de guerre n'ignore pas une bonne partie des victimes ; ce ministère ignore toutes les victimes de guerre. Et en ce qui me concerne, si jamais un projet de loi émanait de ce ministère et que les véritables victimes étaient ignorées dans ce processus d'indemnisation qui pourrait être fait par l'Etat de Côte d'Ivoire, quitte à l'Etat de Côte d'Ivoire de se retourner contre les auteurs, co-auteurs, commanditaires, etc. ; si c'était le cas, mais le ministère de la Solidarité et des victimes de guerre sera personnellement mis en cause. Ça, ne vous en faites pas, si ce cas se produisait, je traduirai ce ministère devant les tribunaux, parce que je ne pense pas que sa mission première soit d'ignorer les victimes. Je ne crois pas aussi que sa mission soit aujourd'hui de mettre au-devant la solidarité plutôt que l'indemnisation des victimes. Parce qu'il faut d'abord apaiser les douleurs, panser les plaies, les blessures morales, il faut réconcilier les victimes avec elles-mêmes et avec leur nation avant de parler de solidarité. J'ai l'impression qu'on met la charrue avant les bœufs, et c'est pour cela que les victimes et moi-même, nous disons que nous ne nous sentons pas concernés par les actions de ce ministère qui, du reste, je le rappelle, est occupé par un rebelle. Donc vous comprenez...

Vous voulez dire que le ministre veut privilégier certaines victimes au détriment d'autres ?

Vous savez, en Côte d'Ivoire, il y a eu deux événements majeurs : la guerre qui a éclaté en septembre 2002, qui a fait beaucoup de victimes et de déplacés de guerre, et les événements de novembre 2004. A part ça, je ne vois pas d'événements majeurs en Côte d'Ivoire qui aient occasionné des victimes. Alors, si on veut fabriquer des événements en dehors de ces deux événements phares que je viens de citer, je crois qu'on n'est pas sur la même longueur d'ondes.

On connaît Maître Hamza comme une défenseuse et une militante très engagée des Droits de l'Homme. Ces dernières années, deux événements ont marqué la vie sociale et politique de la nation, mais on ne vous a pas sentie aux côtés des victimes. Je veux parler du scandale des déchets toxiques qui ont été déversés en août 2006 à Abidjan et des récentes manifestations contre la flambée des prix. Dans les deux cas, il y a eu mort d'hommes...

Concernant les déchets toxiques, je tiens tout de suite à dire que quand on a découvert que des déchets mortels avaient été déversés en Côte d'Ivoire, je suis entrée en contact avec des amis de Green Peace (ONG mondiale de lutte contre la dégradation de l'environnement et du cadre de vie, ndlr). Et c'est d'ailleurs avec eux qu'on a travaillé pour recevoir des informations sur le bateau Probo Koala. Des victimes m'ont approchée et c'est à ce titre que j'ai fait tout ce qu'il y avait comme procédure, jusqu'à ce qu'elles reçoivent les indemnisations. J'ai déposé une liste. Bon, après, un comité présidentiel a été créé, je n'y ai pas été associée mais, à la limite, mon travail consistait à défendre... Donc après, les victimes sont revenues vers moi, parce que certaines ont été indemnisées et d'autres pas. Mais, je vous dis tout de suite que les conséquences des déchets toxiques sur la vie des Ivoiriens et de toutes les personnes vivant en Côte d'Ivoire vont se faire encore sentir pendant très longtemps, et ce n'est pas maintenant qu'on pourra annihiler ces effets-là complètement. Donc nous sommes encore dans cette phase très difficile. Concernant les manifestations contre la vie chère, je tiens sincèrement à dire que la flambée des prix des denrées alimentaires est un fléau mondial. C'est un phénomène qui a touché beaucoup de pays dans le monde. Malheureusement, les pays africains en ont beaucoup souffert et en souffrent encore, parce que les politiques agricoles dans nos pays n'ont pas toujours suivie. J'ai toujours déploré le fait qu'il y ait tout en Afrique pour faire le bonheur des populations, mais que les politiques ne suivent pas les richesses écologiques, agricoles, minières, etc. Ici, dans notre pays, je ne dis pas que la manifestation contre la vie chère n'était pas opportune, mais je pense qu'on aurait pu mieux la préparer. Parce qu'avec les politiques, ce n'est pas toujours les mouvements de violence qui aboutissent à des solutions. Mais, n'empêche que j'ai déploré le fait qu'on ait tiré à balles réelles sur les manifestants. Je me suis informée, et il m'est revenue par des sources très très sérieuses qu'en fait, des gens avaient voulu profiter de cette situation pour créer des troubles, et c'est pour ça que les policiers ont réagi de cette façon. Maintenant, il y a eu mort d'hommes, des poursuites sont engagées et on attend de voir quels seront les résultats des enquêtes. Mais, aujourd'hui, on se trouve dans une situation précaire où des politiciens tapis dans l'ombre sont prêts à se servir d'un mouvement de révolte social pour pouvoir pousser leurs militants dans la rue.

L'actualité, c'est le processus de désarmement des rebelles, qui a démarré le 2 mai dernier. Et il y a eu un couac à l'étape de Séguéla, où le chef de guerre très médiatisé, Koné Zackaria, semble s'opposer au DDR, puisqu'il a boycotté et la cérémonie et la présence du premier ministre Guillaume Soro qui est pourtant son chef. Il a pris la clé des champs. Ne pensez-vous pas que cette nouvelle crise au sein de la rébellion pourrait mettre en péril le processus de paix ?

Bon, écoutez, moi je ne suis pas du tout surprise de l'attitude de Koné Zackaria et consorts. Le contraire m'aurait plutôt surprise de savoir que ces gens-là soient allés au bout de la parole donnée. Mais, je déplore le fait que l'Etat de Côte d'Ivoire ne se soit pas lui-même impliqué dans ce processus de désarmement. Parce que si on connaît la profondeur de cette crise, si on sait qui sont les commanditaires, alors on sait que le premier ministre n'a pas suffisamment la poigne et de marge de manœuvre pour conduire le désarmement de ses combattants à son terme. Donc il a besoin d'être aidé.

Donc vous ne faites pas confiance au premier ministre ?

Non, mon sentiment est impersonnel sur lui. Confiance ou pas confiance, je ne suis pas à ce stade. Je dis tout simplement qu'il n'a pas suffisamment de poigne, parce que leur histoire est très confuse. Et à partir de ce moment-là, il n'y a pas de chef de guerre qui se soit déclaré. Il y a un commanditaire au niveau de cette rébellion, et tout le monde répond aux ordres de ce commanditaire, y compris le premier ministre.

Et qui est ce commanditaire ?

Mais, il se connaît ! Je l'ai déjà dit dans mes déclarations et, quand on sera au tribunal, vous saurez. Quand ils seront appelés à répondre de leurs actes devant la justice, je pense qu'ils se défendront. Mais on a vu Taylor (Charles, ex-chef rebelle devenu président du Liberia, aujourd'hui dans les mailles du filet de la justice internationale, ndlr) ; on se rend compte qu'au niveau de la Sierra Leone il était l'un des commanditaires et, aujourd'hui, il répond de ses actes. Donc, ça, on n'est pas pressé là-dessus. Mais je dis qu'au niveau du processus DDR, si le premier ministre veut qu'on lui fasse totalement confiance, il faut qu'il demande l'assistance de l'Etat de Côte d'Ivoire pour pouvoir mener à bien ce désarmement. Donc l'attitude de Koné Zackaria vient confirmer ce que nous autres nous pensons depuis longtemps, à savoir si les chefs de guerre obéissent au premier ministre ou pas, puisque, pendant qu'on nous parle de réunification du pays, on est conscient qu'il n'y a pas de réunification. Il y a toujours des com'zones dans ces zones, donc rien n'a fondamentalement changé. La preuve, Koné Zackaria s'en va, est-ce qu'on avait besoin de nommer Wattao là-bas ? C'est une ville, un département ou une portion du territoire qui revient naturellement à l'Etat de Côte d'Ivoire. Donc si Koné Zackaria est parti, le préfet de région qui a été redéployé dans la zone est là et il représente l'autorité de l'Etat. Pourquoi aller nommer un autre com'zone ?

Maître Hamza, les élections sont annoncées pour le 30 novembre prochain, après plusieurs reports. Vous y croyez ?

J'y crois, mais avec beaucoup de réserves. Je me dis que beaucoup de gens ne veulent pas entrer dans l'esprit des élections, parce qu'ils vont perdre tous les avantages indus qu'ils ont acquis pendant cette crise. Parce qu'une fois les élections faites, on ne sera plus dans la république bananière où il y a l'indiscipline et où chacun fait ce qu'il veut. Les élections vont mettre un terme à tout ça. C'est pour ça qu'il va de notre intérêt à tous qu'il y ait des élections, et nous devons nous battre pour que ces élections aient véritablement lieu. Maintenant, ces élections vont-elles avoir lieu à la date indiquée ? Ça, c'est la grande question à laquelle il est aujourd'hui difficile de répondre.

 

Par
Anassé Anassé
2anasse@connectionivoirienne.net




Source : connectionivoirienne.net

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