Installé
aujourd’hui dans un bureau annexe du Palais
présidentiel, en tant que conseiller spécial du
Président de la République, chargé des
réformes en matière de communication, Georges
Wenceslas Simbi Aboké n’a pas l’habitude
de se répandre dans la presse. Dans cette interview
exclusive, l’ex-Dg de la Rti (Radiodiffusion
Télévision Ivoirienne) crache ses
vérités sur des questions qui taraudent
l’esprit des Ivoiriennes et des Ivoiriens.
Comment se porte Georges Aboké ?
Je me porte très bien. Ça se voit non ? (Rire).
Pouvez-vous nous parler de votre nouvelle vie à la
Présidence de la République ?
Je suis conseiller spécial du Président de la
République, chargé des réformes en
matière de communication. Mon rôle est
d’informer le Président de la
République sur les réformes en communication.
Parce qu’aujourd’hui, ce secteur
d’activités est en chantier, un vaste chantier. On
voit que la population a de nombreuses attentes. Au niveau de
l’audiovisuel où l’on attend la
restructuration de la Rti (Radiodiffusion
Télévision Ivoirienne) de l’ouverture
du paysage audiovisuel ou en matière de presse
écrite, où l’on s’attend
à une amélioration des conditions de vie et de
travail des journalistes, mais aussi de la qualité des
productions de ceux-ci.
Comment concevez-vous la libéralisation de
l’espace audiovisuel ?
Depuis des années, la Côte d’Ivoire est
arrivée à un point où la demande en
matière de programmes audiovisuels est devenue forte et
dépasse l’offre de la Rti.
C’est-à-dire qu’aujourd’hui,
les Ivoiriens attendent beaucoup plus en matière de
programmes de radio et de télévision. Il y a une
réelle pression. Il faut pouvoir donner satisfaction
à cette attente-des populations ivoiriennes. La
Côte d’Ivoire a atteint un niveau de
développement et ses populations se sont accrues.
Aujourd’hui, il faut s’attendre à
l’ouverture du paysage audiovisuel. Des gens pensent
qu’il y a un blocage. Il n’y a pas de blocage.
N’oublions pas que nous sommes dans un pays en crise. Un pays
qui met tous ses moyens dans la résolution de la crise et
donc, qui reporte tout ce qui est développement à
l’après crise. Forcément,
l’ouverture de l’espace audiovisuel va se faire
après la crise, parce qu’avant de le faire, il y a
un gros travail d’investissement que l’Etat de
Côte d’Ivoire doit réaliser.
C’est-à-dire qu’on doit passer de
l’analogique au système numérique, ce
qui permettra une pléthore de possibilités du
point de vue fréquences.
Ne faut-il pas craindre un chevauchement des chaînes une fois
l’espace audiovisuel ouvert ?
En fait, l’ouverture de l’audiovisuel consacrera la
diversité, mais aussi une grande concurrence.
Forcément, certaines chaînes feront la
même chose et se chevaucheront. Alors le public seul
décidera. Plus l’offre des programmes est
diversifiée, plus les téléspectateurs
et les auditeurs peuvent s’attendre à
être satisfaits. Par ailleurs, l’on
évoluera sur un échiquier comprenant des
chaînes généralistes et progressivement
des chaînes dites spécialisées ou
thématiques. Voilà, comment se
présente l’offre diversifiée de
programmes si l’espace audiovisuel est ouvert.
Vous avez été locataire de la Maison bleue de
Cocody. Peut-on savoir les innovations que vous avez
apportées à la Rti ?
Quand j’ai été nommé
à la tête de la Rti, ma préoccupation
principale a été la restructuration. Le reste
était accessoire. On ne peut pas fermer la Rti,
régler les problèmes et ensuite
l’ouvrir. La Radiodiffusion télévision
ivoirienne avait tous les signes au rouge : personnel
pléthorique et pas toujours qualifié,
équipements techniques insuffisants et obsolètes,
finances en déça des besoins, et textes
inadaptés; toutes les dispositions qui fondent la Rti
étaient caduques. La Rti est une
société qui doit normalement mettre la
clé sous le paillasson. D’où
l’impossibilité pour la Rti de produire pour ses
téléspectateurs et auditeurs des
émissions intéressantes. Mais, comme
c’est l’unique service public de radio et de
télévision dans le pays, il fallait continuer de
fonctionner. On a réussi en partie. D’abord, il
fallait que l’Etat décide de mettre la Rti en
restructuration, ce qui a été fait. Ensuite, les
travaux de cette restructuration ont été
réalisés. Au moment où je partais, il
existait un pré-rapport, il suffisait de le
compléter et de le faire adapter. Même
aujourd’hui, les données de la Rti n’ont
pas changé. Elles sont toujours au rouge. Cette
restructuration est nécessaire et même
incontournable. Si on veut que le service public de radio et de
télévision s’améliore, il
faut obligatoirement opérer cette restructuration. A
côté de cela, on a eu à remettre les
programmes sur pied et à faire un assainissement au niveau
des finances. Par exemple, la Rti était très
endettée vis-à-vis de la Cie (Compagnie
ivoirienne d’électricité). Il y avait
un plan d’apurement qu’on a dû suivre
jusqu’au bout. En 2003, quand je partais, la Rti ne devait
plus rien à la Cie. Autres exemples de taille, le transfert
du Plateau à Cocody de la direction
Générale, de la Direction financière,
de la Drh et de Rti Publicité, ce qui permet de ne plus
s’endetter et même de réaliser
d’énormes économies.
On se souvient que sous votre règne, le Premier ministre
Guillaume Soro, alors ministre d’Etat, ministre de la
Communication, a été
séquestré dans les locaux de Rti. Que
s’est-il passé ce jour-là ?
(Sourire). Tout le monde a vu ce qui s’est passé
ce jour-là. Nous étions en 2003, la guerre venait
d’éclater. Tout était encore
très frais dans les esprits. Tout ce qui devait arriver,
arriva. Des gens ont pensé que c’était
moi qui avais … Enfin, je pense que ceux qui l’ont
pensé, sont volontairement de mauvaise foi. Parce que le
cortège qui amenait Soro Guillaume est passé
devant des manifestants surexcités. Donc, ils -les
manifestants- n’ont fait que suivre le cortège. Il
s’en est suivi une séquestration. Et ce qui devait
arriver, n’est même pas arrivé. Nous
nous sommes battus pour que le ministre de la communication Soro
Guillaume soit sauvé. Il s’en est sorti.
Ça m’a coûté ma place. Mais
qu’est-ce que vous voulez ? C’était la
période ! C’était une
période très trouble. J’ai
été suspendu de mes fonctions. Mais,
j’ai réagi aussitôt !
Vous avez porté plainte pour ‘’abus de
pouvoir’’...
J’ai porté plainte à la Chambre
administrative de la Cour Suprême, qui a trouvé
fondés mes arguments pour ‘’Abus de
pouvoir’’, et donc elle m’a
donné raison. J’ai gagné mon
procès. C’est pourquoi j’ai
réintégré mon poste après
deux (2) mois de suspension. Il ne revenait pas au ministre de la
communication de limoger ou même de suspendre le Dg de la
Rti. Il eut fallu s’en remettre au Conseil
d’administration. Des années plus tard, Soro
Guillaume et moi, nous nous sommes expliqués et compris.
Le Fpi avait jugé que cette suspension
s’inscrivait « dans une chasse aux
sorcières » initiée par le Premier
ministre Seydou Elimane Diarra. Qu’en pensez-vous ?
D’après les informations que j’ai en ma
possession, c’est le Premier ministre Seydou Elimane Diarra
qui a exigé mon départ. Moi, je n’en
pense rien du tout. Je suis parti. Lui aussi est parti un autre jour.
(Rires). Personne n’est inamovible. C’est la
leçon que je donne à Monsieur Seydou Elimane
Diarra. (Rires). Celui qui fait partir les gens de force, doit savoir
qu’il peut partir aussi par la force des choses.
C’était une injustice ! Tout ça fait
partie de la vie et de l’expérience que
j’ai aujourd’hui. Dans la vie, il faut refuser de
subir des injustices. Mon problème
n’était pas de ne pas partir de la Direction
générale de la Rti, mais, c’est la
façon qui n’était pas normale. Un jour,
je vous expliquerai les petites motivations de Seydou Diarra.
Dans quel parti militez-vous ?
Pourquoi vous voulez le savoir ? (Rires). Est-ce que vous
m’avez montré votre carte ? Je pense que ce
n’est pas important. Moi, je suis un homme de gauche. Je suis
un pro Gbagbo.
Pourquoi le Président Laurent Gbagbo ?
Le Président Gbagbo incarne de grandes valeurs.
N’oubliez pas qu’il a fait venir la
démocratie en Côte d’Ivoire, le
pluralisme. C’est lui qui se bat contre vents et
marrées… Il y a certaines choses qui paraissent
normales aujourd’hui, mais il a fallu se battre pour les
avoir, il a ouvert des portes. Dernièrement, il y a eu le
20è anniversaire de la fête de la
liberté. Si vous regardez la presse ivoirienne
aujourd’hui, nous sommes dans une presse libre. Elle dit ce
qu’elle veut, et même des fois dit des choses
très graves. Le Président Gbagbo a
défendu et continue de défendre des valeurs qui
sont importantes pour nous.
Que fait le conseiller Aboké lorsque les manchettes des
journaux sont assez provocatrices ?
Nous conseillons que les pratiques de la presse changent. La plupart
des organes de presse sont adossés à des partis
politiques. Ce qui serait bon, c’est de créer une
ouverture en donnant la parole à tout le monde,
même aux adversaires politiques. L’autre constat
qu’on peut faire, c’est que notre presse est libre
mais pas indépendante. Je pense qu’il est temps
que des hommes d’affaires, se rendent compte que le domaine
de la presse, est un domaine dans lequel on peut gagner de
l’argent en créant des journaux ou des entreprises
de presse. Ces journaux seraient indépendants et cela
pourrait faire avancer en matière de qualité.
Parce que celui qui voudra gagner de l’argent en vendant des
journaux, ne fera pas n’importe quoi comme on le voit en ce
moment. Actuellement, les journaux s’engagent dans des
combats. Même quand on sait qu’ils sont de mauvaise
foi, on engage quand même le combat et on dit alors des
contre vérités. Le tout actuellement,
c’est de pouvoir faire le plus de mal possible à
l’adversaire. Troisième point. Pourquoi les
journaux d’une même obédience
idéologique ne se regrouperaient pas, vu que le
marché des lecteurs est étriqué.
Vous disiez ceci récemment : « Il ne faut pas
seulement faire la promotion de la musique mais il faut penser aux
autres arts. Je ne comprends pas pourquoi les gens laissent faire la
Rti ». Que vouliez-vous dire exactement ?
Absolument ! La musique, tout comme les autres arts du spectacle, a des
problèmes. Pourquoi décide-t-on de
régler spécialement, au niveau de la Rti, les
problèmes de la musique et de mettre en veilleuse ceux des
autres arts ? Qu’est ce qui milite en faveur de la
création d’une chaîne musicale ? Alors
que la chose la plus logique, aurait été
d’ouvrir une chaîne culturelle plutôt que
de dire Rti-music, on devrait dire Rti-culture. Tous les autres arts
sont en difficulté et ont besoin d’être
valorisés ou revalorisés. Nous avons par exemple
besoin de réveiller le théâtre, le
cinéma, la peinture, les sculpteurs etc. Et
d’ailleurs, après plusieurs
d’années d’existence de Rti music,
qu’on nous dise quel est le résultat ? Le
résultat c’est zéro ! Alors on
gagnerait à faire la promotion de tous les arts. Et si plus
tard, on a la possibilité de créer davantage de
chaînes, alors on passerait encore plus au niveau de la
spécialisation. En matière de
télévision, on part du
général au particulier. Pour le moment, Rti-music
est prématuré. Et c’est comme chez les
médecins : il faut d’abord trouver des
généralistes, avant d’atteindre des
ophtalmologues, des pédiatres, toute sorte de
spécialités. Quand on aura avancé,
quand on aura vu qu’il y a une
nécessité de créer une
chaîne spécifiquement musicale, alors on le
ferait. Et on le ferait autrement pas comme ils le font. Parce que je
ne sais quelle bonne musique on promeut. Regardez
aujourd’hui, le Burida s’est recentré. A
l’époque, on ne parlait que de musique.
Maintenant, les choses se sont recadrées. Gadji
Céli vient du domaine de la musique certes, mais au Burida,
vous avez tout le monde dans cette maison : les plasticiens, les
écrivains, les comédiens, etc. Et je pense que
tout ce monde devrait faire pression sur la Rti, pour lui demander de
recadrer les choses. Il n’y a pas à rougir. Je
pense qu’on peut passer de Rti-music-sport à
Rti-culture-sport.
Il se raconte qu’il existe des clans à la RTI.
D’un côté, les journalistes qui
soutiennent le parti au pouvoir, et de l’autre ceux de
l’opposition. Que répondez-vous ?
Moi, je ne pouvais pas ouvrir la tête de chacun pour savoir
de quel parti il est. Les journalistes sont des hommes comme tout le
monde et forcément ils ont des sensibilités
à tous les niveaux. A savoir sensibilités
artistique, politique, etc. je ne crois pas que cela fasse
l’objet spécifiquement de clans et de
problèmes particuliers.
Certains partis politiques parlent du zèle de Monsieur Brou
Amessan Pierre, Dg actuel de la Rti, et lui reprochent de montrer son
attachement au parti au pouvoir ? Est-ce aussi votre avis ?
Je ne crois pas avoir vu Brou Amessan animer des débats
politiques. Ce que vous dites, c’est ce que vous ressentez et
que vous pensez être vrai ? (Rires). Il n’est pas
interdit à la Rti de sortir des archives et de les diffuser
des fois. Parce que cela correspond à
l’actualité par exemple. La seule
réponse que je voudrais vous donner, c’est
qu’aujourd’hui, il y a des organes de
régulation dont le Cnp (Conseil national de la presse) pour
la presse écrite, et le Cnca (Conseil national de la
communication audiovisuelle) pour l’audiovisuel. Ces organes
sont chargés de faire la police. Lorsque quelqu’un
dérape, on le ramène sur les rails. Si le Cnca
n’a pas sorti son bâton, c’est
qu’il n’y a pas dérapage. Il faut
qu’on apprenne à respecter les institutions que
nous nous sommes données. Je vois dans la presse les
nombreuses réactions du Cnp quand il y a
problème.
Quel est votre regard sur l’émission
‘’Tempo’’ surtout sur son
caractère itinérant ?
(Rires). Je ne gère pas la Rti. Je n’ai pas
d’avis à donner. Le staff de
‘’Tempo’’ fonctionne selon sa
sensibilité, ses moyens, etc. Donc mon avis ne compte pas.
Tout ce que je peux dire c’est que
‘’Tempo’’ se comporte toujours
comme une des émissions phares de la Rti. C’est
tant mieux ! Donc quelque part pour moi il y a un brin de
fierté, mais c’est tout ! Je pense que si cette
émission arrive à faire la joie des artistes et
des mélomanes, c’est tant mieux !
Si on vous demandait de retourner à la Rti. Que diriez-vous ?
Revenir à la Rti pour y occuper quel poste ? Pourquoi vous
voulez absolument qu’on me demande de retourner à
la Rti ? Non ! Non ! Je n’ai pas été le
premier ni le dernier Dg de la Rti, donc voilà
c’est tout ce que je peux répondre. Chacun fait ce
qu’il peut et passe. Quand vous êtes
nommé quelque part, vous devez vous dire qu’un
matin vous partirez. Je n’ai aucun regret ! (Rires). Moi, je
pense qu’il n’y a pas d’homme
indispensable. Ce que je souhaite, c’est qu’il y
ait une continuité dans les différentes
successions. Parce que j’ai mal au cœur de savoir
que dans la restructuration de la Rti, on était
arrivé à un pré-rapport qui a
coûté de l’argent et qu’on ait
oublié cela comme ça ! Les cassures dans le
fonctionnement d’un service ne sont pas bonnes.
Même si chacun imprime sa marque, il y a quand même
un minimum de continuité à préserver,
d’un dirigeant à un autre.
Il se raconte également que pendant les moments chauds de
l’actualité, de votre siège
à la Présidence, c’est vous qui dirigez
la Rti ?
Je crois que c’est une injure aux autorités
actuelles de la Rti. Ils sont assez responsables et donc,
qu’ils prennent leurs responsabilités ! Non pas du
tout ! C’est complètement faux. Pensez-vous que je
peux téléguider quelqu’un ? Mais vous
me donnez beaucoup trop de puissance ! Il faut respecter les dirigeants
de la Rti, qui se battent au quotidien parce que la Rti est une
entreprise en difficulté. Faire tourner une
société comme celle là, ce
n’est pas évident ! Moi,
j’émets des avis. Je les émets
spécialement pour mon patron, le Président de la
République.
Réalisée par Krou
Patrick