Depuis Addis-Abeba, le
ministre des Affaires étrangères, Sem Alcide
Djédjé s’est prononcé sur le
Panel des cinq chefs d’Etat qui viendront bientôt
en Côte d’Ivoire, le rôle de
l’offensive diplomatique lancée.?Il a
également expliqué comment Nicolas Sarkozy a
ravalé son arrogance devant les chefs d’Etat
africains. L’interview intégrale.
Quelle
est la composition du Panel des chefs d’Etat ?
Le Panel a été formé, il comprend cinq
pays : le Tchad, le Burkina Faso, la Mauritanie, la Tanzanie et
l’Afrique du Sud.
Est-ce
qu’on attendait vraiment le Burkina Faso ?
Non, il fallait un pays de la Cedeao et également la
proposition avait été faite au Nigeria, mais
certainement pour des raisons de calendrier, le président
Goodluck Jonathan (vous savez qu’il y a des
élections là-bas bientôt), a
proposé qu’un autre pays de la Cedeao soit
désigné. Et le Burkina Faso a
été désigné pour remplacer
le Nigeria. Mais la proposition initiale, c’était
effectivement du Nigeria qu’il s’agissait. Mais le
pays pouvait répondre et dire : je suis honoré,
mais moi-même, je propose tel autre pays. C’est ce
qui s’est passé pour le Burkina Faso.
La
Côte d’Ivoire peut-elle récuser la
présence du Burkina Faso, notamment de Blaise
Compaoré dans le Panel ?
Ce n’est pas cela le plus important. Le Panel comprend cinq
membres; je pense que c’est un Panel qui est
diversifié, on y retrouve des pays qui ont plus ou moins
fait connaître publiquement leur position. C’est le
cas du Burkina Faso, mais c’est aussi le cas de
l’Afrique du Sud. Donc, ce n’est pas cela le plus
important. Le plus important, c’est ce qui sera
décortiqué, c’est-à-dire ils
viendront, ils vont s’informer, ils vont évaluer
et des propositions seront faites. Et il ne faut jamais oublier que le
Panel fera des propositions à partir des discussions avec
les parties, c’est précisé dans le
communiqué. Donc, les parties seront entendues, et
participeront à la recherche de la
vérité sur ce qui s’est
passé en Côte d’Ivoire au cours des
élections et après les élections.
Voilà donc la mission, l’agenda et le mandat du
Panel.
Dans
cet agenda, peut-on y mettre le recomptage des voix, l’examen
des Pv, etc. ?
Non, à notre connaissance, le recomptage des voix
n’a pas été adopté en tant
que tel. Mais il va de soi que les commentaires qui seront faits
à partir de ce qui s’est réellement
passé : la fraude massive, les violences au Nord, etc. tout
l’argumentaire qui a été fourni par le
Conseil constitutionnel, à partir de cela, les chefs
d’Etat membres du Panel pourront se faire une idée
et faire des propositions de sortie de crise qui soient applicables
à tous, étant entendu que ce n’est pas
le Panel qui va régler les problèmes des
Ivoiriens. Il ne faut jamais oublier que la solution de la crise en
Côte d’Ivoire appartient avant tout aux Ivoiriens
et les autres ne font que nous aider.
Quand
on dit que les conclusions du Panel seront imposables, contraignantes
à toutes les parties, cela signifie-t-il que ces conclusions
seront au-dessus de la Constitution ivoirienne ?
Non, aucune instance internationale n’est au-dessus
d’aucune Constitution dans le monde. Vous l’avez
vu, avec les résolutions passées, notamment la
Résolution 1721 des Nations unies qui prétendait
prendre des mesures qui allaient à l’encontre de
la Constitution ivoirienne, le Président Laurent Gbagbo
avait fait bien avant une déclaration très claire
pour dire que les dispositions contenues dans la Résolution
1721 qui sont contraires à la Constitution ne seront pas
appliquées en Côte d’Ivoire ; cela va de
soi. Il n’y a pas de débat dessus. Les conclusions
du Panel doivent tenir compte des lois et de la Constitution de
Côte d’Ivoire. S’il y a un arrangement
politique, cet arrangement peut être adapté comme
les autres fois. A ceux qui auront accepté les arrangements,
de les adapter à notre Constitution, étant
entendu qu’on leur fera une place dans la nomenclature de
notre Constitution. Il faut avoir à
l’idée que celui qui veut, peut décider
ce qu’il veut, mais nous de notre côté,
nous avons une mission, c’est de préserver notre
Nation, notre souveraineté et notre Constitution. Donc, tout
ce qui sera contraire à notre Constitution ne sera pas
accepté. C’est de là que part la
discussion.
Malgré
le parti pris de M. Ban Ki-moon, dans la crise ivoirienne, y aura-t-il
des experts onusiens dans le Panel ?
Oui, l’Union africaine a toujours eu comme partenaire les
Nations unies, cela ne va pas changer aujourd’hui. M. Ban
Ki-moon a donné une opinion qui est celle d’un
fonctionnaire international. Il s’est
empêtré dans des erreurs et des compromissions. .
Par l’intermédiaire de représentant M.
Choi, il a outrepassé ses mandats (ceux attribués
à M. Choi), il a certifié les
résultats provisoires, alors qu’il est dit
clairement que c’est après toutes les
étapes, donc après l’annonce du Conseil
constitutionnel, alors il peut réagir pour certifier et voir
si la Constitution a été respectée en
Côte d’Ivoire, si les lois ont
été respectées et les
critères que lui a fixés, s’il y a eu
des élections dans la paix et des élections
justes. Donc sa certification s’arrête à
ce niveau. Il s’est mis à (soi-disant) compter les
voix (ce n’est pas son rôle de compter les voix) et
annoncer que les résultats provisoires donnés par
Youssouf Bakayoko président de la Commission
électorale indépendante étaient des
résultats définitifs. Donc, il a
été carrément en dehors de son mandat.
Il a des préoccupations électoralistes, il est
influencé par les puissances
étrangères (la France, les Etats-Unis), il veut
un nouveau mandat, donc il est complètement aux abois. Il
dit des choses qui n’ont aucun sens, donc il faut les prendre
tel quel. C’est un fonctionnaire qui cherche à se
faire une place et qui est la voix de son maitre,
c’est-à-dire la voix des puissances qui, selon
lui, peuvent assurer sa réélection.
C’est ainsi qu’il faut prendre les
déclarations de Ban Ki-moon. Sinon, si
déjà, avant d’arriver en Côte
d’Ivoire, pour évaluer et discuter avec les
parties, on doit dire ceci ou cela, telle chose n’est pas
inscrite dans ce qu’on va faire, ce n’est pas une
attitude responsable.
A
partir de quand commence le travail du panel, demain mardi (hier) ?
Non, on n’a pas encore la date exacte.
Comment va fonctionner le
panel ? Les présidents vont-ils venir séjourner
en Côte d’Ivoire pendant un mois ou alors ils
seront soutenus par un comité d’experts qui
restera sur place ?
Non, il y aura des experts en place. Et je présume que les
chefs d’Etat viendront pour des discussions
peut-être pour deux ou trois jours maximum et
après ils repartiront. C’est le
secrétariat qui va continuer le travail sur place, mais au
moment des prises de décisions politiques importantes, ce
sera des concertations entre les chefs d’Etat. Alors ils
pourront revenir ou même sans qu’ils ne soient
présents en Côte d’Ivoire, les
concertations peuvent se faire. S’il y a des propositions qui
peuvent d’emblée être acceptables pas
tous, en ce moment-là, ils reviennent en Côte
d’Ivoire pour, peut-être des annonces publiques. Il
ne faut jamais oublier que les décisions qui vont
être prises doivent agréer toutes parties. Toute
décision qui sera prise et qui n’agrée
pas toutes les parties, on pourra dire que le panel a
échoué dans sa tentative. Et il faut se rappeler
que ce n’est qu’une tentative de
règlement du conflit, le reste appartient aux Ivoiriens.
Excellence,
aujourd’hui dans le règlement du conflit ivoirien,
l’option militaire a été
écartée au profit du panel, qu’est-ce
qui a contribué à cela et comment s’est
faite votre offensive diplomatique en Ethiopie ?
La plupart des pays ont été choqués
par cette volonté de la Cedeao de mener une
opération militaire. Des membres de la Cedeao ont
procédé à des consultations en Afrique
et même au niveau des Etats-Unis et un peu partout aux
Nations unies. On leur a simplement rappelé que
l’objectif et les principes de toutes les organisations,
c’est le règlement pacifique des
différends. C’est écrit dans le
traité de la Cedeao, dans l’acte constitutif de
l’Union africaine et dans la charte des Nations unies. Donc,
on ne comprendrait pas qu’on fasse couler le sang africain,
et ce sera pour la première fois qu’on
crée une guerre de soutien et qu’on fasse couler
du sang dans une dispute post-électorale. Donc la raison
l’a emporté. Tous ceux qui avaient fait des
propositions dans ce sens sont même revenus sur leurs propres
déclarations au cours de la réunion du Cps
(Conseil de paix et de sécurité). Les membres qui
représentaient la Cedeao ont simplement dit qu’il
n’avait jamais été question
d’envisager sérieusement l’usage de la
force, et que s’ils ont parlé de force
légitime, c’était
précisément parce qu’ils entendaient
consulter tout le monde et s’ils avaient seulement
l’accord de tout le monde, alors ils pouvaient parler de
force légitime parce que cela aurait
été décidé par toutes les
organisations. Donc, la Cedeao est revenue sur ses thèses
précédentes au cours de la réunion du
Cps, vendredi dernier.
Comment
expliquez-vous, Excellence, le discours du président Nicolas
Sarkozy devant ses pairs africains ? On s’attendait
à un discours un peu plus musclé sur la
Côte d’Ivoire, mais il a plutôt
parlé de sécurité, de paix et de la
réforme des Nations unies…
Le président français s’est trop mis en
avant de tout ce qui se passe en Côte d’Ivoire. En
fait, il est l’acteur principal de la crise ivoirienne,
c’est-à-dire c’est lui qui donne toutes
les instructions aux uns et aux autres. Et donc, cela lui a
été reproché. De même, son
manque de courtoisie lui a été
reproché. Sa façon de traiter les chefs
d’Etat africains, sa façon de traiter le
président Laurent Gbagbo lui a été
reprochée. Et les chefs d’Etat africains ont
pensé que s’il agit de la sorte
vis-à-vis d’un des leurs, la prochaine fois
ça pourrait être leur propre tour. Ils ont alors
averti la Commission de l’Union africaine que si Sarkozy
venait à Addis-Abeba pour parler de la crise ivoirienne en
certains termes, ils allaient demander la parole, lui
répondre et cela allait créer une
polémique. Ils ont prévenu
l’Ambassadeur de France à Addis-Abeba. Il a
transmis le message à l’Elysée pour
dire que si jamais le ton de son discours venait à agacer
les chefs d’Etat africains, ils allaient créer une
polémique à Addis-Abeba. Il valait mieux
qu’il s’abstienne de parler de la Côte
d’Ivoire en ces termes. Il a suivi ces conseils.
C’est ce qui a certainement donné ce revirement
dans le thème et le ton de Sarkozy à la tribune
de l’Union africaine.
Au
cours des travaux du sommet, est-ce que vous avez senti
l’ambiance d’une Afrique qui veut consolider son
unité et protéger son indépendance
face aux grandes puissances qui veulent s’accaparer ses
richesses ?
Oui, bien sûr, cela a été
très clair. Je pense que c’est un sommet qui
constitue un tournant pour l’Afrique par rapport à
l’ingérence extérieure. Vous avez
dû avoir le discours du Colonel Kadhafi qui est
très révélateur de ce point de vue.
Interview réalisée par
Germain
Séhoué
gs05895444@yahoo.fr
Coll. Frimo Koukou